(…) Il est nécessaire, il est
urgent que nos cadres et nos travailleurs de la plume apprennent qu’il n’y a
pas d’écriture innocente. En ces temps de tempêtes, nous ne pouvons laisser à
nos seuls ennemis d’hier et d’aujourd’hui le monopole de la pensée, de l’imagination
et de la créativité.
Il
faut avant qu’il ne soit trop tard – car il est déjà tard – que ces élites, ces
hommes de l’Afrique, du tiers-monde, reviennent à eux-mêmes – c’est-à-dire à
leur société, à la misère dont nous avons hérité – pour comprendre non
seulement que la bataille pour une pensée au service des masses déshéritées
n’est pas vaine, mais qu’ils ne peuvent devenir crédibles sur le plan
international qu’en inventant réellement, c’est-à-dire en donnant de leurs
peuples une image fidèle, une image qui leur permette de réaliser des
changements profonds de la situation sociale et politique, susceptibles de nous
arracher à la domination et à l’exploitation étrangères qui livrent nos Etats à
la seule perspective de la faillite.
C’est
ce que nous avons perçu, nous, peuple burkinabé (…). Il nous
fallait donner un sens aux révoltes grondantes des masses urbaines désœuvrées,
frustrées et fatiguées de voir circuler les limousines des élites aliénées qui
se succédaient à la tête de l’Etat et qui ne leur offraient rien d’autre que
les fausses solutions pensées et conçues par les cerveaux des autres. Il nous
fallait donner une âme idéologique aux justes luttes de nos masses populaires
mobilisées contre l’impérialisme monstrueux. (…)
Nous
voudrions que notre parole s’élargisse à tous ceux qui souffrent dans leur
chair. Tous ceux qui sont bafoués dans leur dignité par une minorité d’hommes
ou par un système qui les écrase. (…) Je ne parle pas
seulement au nom de mon Burkina Faso tant aimé, mais également au nom de tous
ceux qui ont mal quelque part.
Je
parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos parce qu’ils ont
la peau noire ou qu’ils sont de cultures différentes, et qui bénéficient d’un
statut à peine supérieur à celui d’un animal. (…) Je m’exclame
au nom des chômeurs d’un système structurellement injuste et conjoncturellement
désaxé, réduits à ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus
nantis.
Je
parle au nom des femmes du monde entier, qui souffrent d’un système
d’exploitation imposé par les mâles. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts
à accueillir toutes les suggestions du monde entier nous permettant de parvenir
à l’épanouissement total de la femme burkinabé. En retour, nous donnons en
partage à tous les pays l’expérience positive que nous entreprenons avec des
femmes désormais présentes à tous les échelons de l’appareil d’Etat et de la
vie sociale au Burkina Faso. (…) Seule la lutte libère, et
nous en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à
l’assaut pour la conquête de leurs droits.
Je
parle au nom des mères de nos pays démunis qui voient mourir leurs enfants de
paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe pour les sauver des moyens
simples que la science des multinationales ne leur offre pas, préférant
investir dans les laboratoires de cosmétiques et dans la chirurgie esthétique
pour les caprices de quelques femmes ou d’hommes dont la coquetterie est
menacée par les excès de calories de leurs repas trop riches. (…)
Je
parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre qui a faim et qui louche
furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique pour riches. (…)
Je
parle au nom des artistes – poètes, peintres, sculpteurs, musiciens,
acteurs –, hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour
l’alchimie des prestidigitations du show-business. Je crie au nom des
journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge, pour ne pas
subir les dures lois du chômage. Je proteste au nom des sportifs du monde
entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les
négociants de l’esclavage moderne. (…)
Mes
pensées vont à tous ceux qui sont touchés par la destruction de la nature et à
ces trente millions d’hommes qui vont mourir comme chaque année, abattus par la
redoutable arme de la faim. Militaire, je ne peux pas oublier ce soldat
obéissant aux ordres, le doigt sur la détente, et qui sait que la balle qui va
partir ne porte que le message de la mort. (…)
Notre
révolution, au Burkina Faso, est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle
s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle
de l’humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du
monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers-monde. (…)
Ouverts
à tous les vents de la volonté des peuples et de leurs révolutions, nous
instruisant aussi de certains terribles échecs qui ont conduit à de tragiques
manquements aux droits de l’homme, nous ne voulons conserver de chaque
révolution que le noyau de pureté qui nous interdit de nous inféoder aux
réalités des autres, même si par la pensée nous nous retrouvons dans une
communauté d’intérêts. (…)
Il
n’y a plus de duperie possible. Le nouvel ordre économique mondial pour lequel
nous luttons et continuerons de lutter ne peut se réaliser que si nous
parvenons à ruiner l’ancien ordre qui nous ignore, si nous imposons la place
qui nous revient dans l’organisation politique du monde, si, prenant conscience
de notre importance dans le monde, nous obtenons un droit de regard et de
décision sur les mécanismes qui régissent le commerce, l’économie et la monnaie
à l’échelle planétaire.
Le
nouvel ordre économique international s’inscrit tout simplement à côté de tous
les autres droits des peuples – droit à l’indépendance, au libre choix des
formes et des structures de gouvernement – comme le droit au développement. Et
comme tous les droits des peuples, il s’arrache dans la lutte et par la lutte
des peuples. Il ne sera jamais le résultat d’un acte de générosité d’une puissance
quelconque. (…)
J’ai
parcouru des milliers de kilomètres. Je suis venu ici pour demander à chacun de
vous que nous puissions mettre ensemble nos efforts pour que cesse la morgue
des gens qui n’ont pas raison, pour que s’efface le triste spectacle des
enfants mourant de faim, pour que disparaisse l’ignorance, pour que triomphe la
rébellion légitime des peuples, pour que se taise le bruit des armes (…).
Discours
de Thomas Sankara devant l’Assemblée générale des Nations unies, le
4 octobre 1984.
Extrait de Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso, 1983-1987, Pathfinder, 2007.
Extrait de Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso, 1983-1987, Pathfinder, 2007.
Thomas
Sankara
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