La promotion de la langue française et de la diversité culturelle et
linguistique figure en tête des missions de l’Organisation internationale de la
francophonie. Écrivain sénégalais d’expression française, Boubacar Boris Diop
écrit également en wolof depuis 2003. Il interpelle les auteurs africains :
Prenez la francophonie au mot ! Défendez aussi les langues du continent noir !
Au Sénégal, ma génération a été dans les années 1960 — aussitôt après
l’indépendance — la première à étudier ce qu’on appelle, d’un terme vague et
quasi insaisissable, la « littérature africaine ». En passant d’Arthur Rimbaud
et Honoré de Balzac à Léopold Sédar Senghor et Mongo Beti, nous avions le
sentiment de lâcher enfin, pour ainsi dire, l’ombre pour la proie. Même si nous
aimions certains de nos nouveaux auteurs bien plus que d’autres, tous ont
forgé, chacun à sa façon, notre caractère. En ce temps-là, les frontières de
l’Afrique étaient plus mentales que géographiques, on n’avait pas besoin d’y
être né pour être accepté comme un de ses fils à part entière ; je ne me
souviens pas d’avoir entendu l’un de mes camarades s’interroger, par exemple,
sur l’africanité d’Aimé Césaire : c’eût été aussi incongru que de se demander
si Frantz Fanon (1) était algérien. Tous deux — le premier, surtout — étaient
omniprésents dans les cours, pour notre plus grand bonheur. En revanche, les
écrivains anglophones, lusophones et d’Afrique du Nord brillaient par leur
absence. On pouvait certes croiser au détour d’une page Mohammed Dib ou Kateb
Yacine, Amos Tutuola ou Chinua Achebe, mais ils n’étaient là, j’en ai bien
peur, que pour faire bonne mesure. Au pays de Senghor, nous étions déjà au cœur
d’une francophonie littéraire dont il allait, sa vie durant, se faire le griot.
À Ibadan ou à l’université Makerere (Kampala), les jeunes Nigérians et
Ougandais de notre âge n’avaient d’autre choix que de se résigner, eux aussi, à
cette confusion systématique entre la partie et le tout. Lorsque Jane Wilkinson
mitonne en 1992 son célèbre Talking with African Writers (« Causeries avec les
écrivains africains ») (2), c’est avec les anglophones Tsitsi Dangarembga, Wole
Soyinka, Essop Patel et Mongane Wally Serote qu’elle entre longuement en
conversation. En somme, les soleils des indépendances s’étaient à peine levés
que leurs rayons se tournaient déjà le dos. Ce que Cheikh Hamidou Kane
appellera plus tard le « premier matin de l’Occident » en Afrique était vécu
comme le choc initial, l’événement hors duquel rien ne méritait d’être pris en
compte.
Dans l’espace francophone, Force- Bonté, du Sénégalais Bakary Diallo
(3), pose en 1926 la toute première borne d’un champ littéraire dont les contours
vont se préciser au cours des décennies suivantes. Les Congrès des artistes et
écrivains noirs de 1956 (Paris) et 1959 (Rome) en ont été deux repères
importants ; Présence africaine — la revue et la maison d’édition — avait vu le
jour dix ans plus tôt. En définitive, un héritage a été légué, que l’on voit se
perpétuer tant bien que mal. À Dakar ou à Yaoundé, la presse continue à rendre
compte de la parution, presque toujours à Paris, de romans ou d’essais
d’auteurs africains, spécule sur les lauréats africains potentiels du Renaudot
ou du Femina et, relayant les débats académiques, s’interroge gravement : le «
malaxage », si réussi chez Ahmadou Kourouma, du français et du malinké, ne
serait-il pas, tout bien pesé, l’avenir de notre littérature ? Quid du «
réalisme magique » dans Pedro Páramo, du Mexicain Juan Rulfo, et dans Les Sept
Solitudes de Lorsa Lopez, du Congolais Sony Labou Tansi ?
Coupés de leurs compatriotes
Les auteurs vivants ne sont pas en reste. On les voit sur tous les
podiums et plateaux de télévision, concentrés ou désinvoltes, mais toujours
bien décidés à remettre l’Afrique sur ses pieds. Toutefois, ce n’est peut-être
là qu’une façon de parler : en « postcolonie », l’inquiétude pour l’avenir du
continent n’est plus la chose du monde la mieux partagée, et certains auteurs,
on ne sait trop pourquoi, se mettent en position de tir dès qu’ils entendent le
mot « identité ». Ce sont les mêmes qui, pourtant, se vantent à l’occasion de
pimenter et de faire délirer une langue française un peu trop sage et
pâlichonne à leur goût…
En vérité, ils se seraient bien passés de ces cabrioles stylistiques,
mais il est si difficile, pour parler comme le poète haïtien Léon Laleau, de «
dire avec des mots de France [un] cœur venu du Sénégal »… Si tout écrivain
entretient des rapports orageux avec les mots, dans le cas de l’auteur
africain, c’est sa langue d’écriture qui est tout entière problématique. On m’a
ainsi demandé d’abord : « Pourquoi écrivez-vous en français ? », puis, après la
parution de mon roman Doomi Golo : « Pourquoi écrivez-vous en wolof ? »
Personne n’a besoin de lire vos livres pour vous poser ces questions, qui
charrient toutes les frustrations d’un échange humain avorté, aux antipodes du
projet littéraire.
Il se pourrait bien que la névrose linguistique soit une spécificité
francophone : si, au Zimbabwe ou au Kenya — deux exemples choisis au hasard —,
on ne fait pas de fixation sur le sujet, c’est en partie grâce à la
cohabitation, même ambiguë, entre l’anglais et les langues nationales dans les
ex-colonies britanniques. Les intellectuels francophones ont, quant à eux,
toujours été plus réticents à se faire à l’idée que leurs langues ne sont en
rien inférieures à celle de Molière.
Il serait simpliste, voire injuste, d’expliquer cette attitude par on
ne sait quel mépris de soi : des auteurs peu suspects de complaisance pour le
néocolonialisme français se sont toujours montrés assez réservés à l’égard des
langues africaines, surtout par crainte, semble-t-il, de leur charge tribale.
Une amie romancière vivant à Paris me dit préférer un « statu quo réaliste »
parce que la moindre controverse linguistique mènerait le Cameroun, son pays,
au chaos. Rien n’étant simple, elle m’avouera aussi parler de plus en plus mal
sa langue maternelle, qu’elle n’a jamais su écrire. Beaucoup d’écrivains
africains nés en Occident ou y ayant grandi se trouvent dans la même situation.
Il n’y a donc rien d’infamant dans leur préférence pour le français. Peut-être
devraient-ils tout juste s’interdire de dénigrer des langues africaines qu’ils
connaissent si mal.
Il est vrai aussi que des esprits chahutés par l’histoire peuvent
avoir le sarcasme facile : un roman en soussou, en sénoufo ou en fon, est-ce
bien sérieux ? Qui va donc lire ça ? Cet argument de la rentabilité, brandi en
toute occasion, paraît frappé au coin du bon sens. En fait, il est totalement
insensé, en ce qu’il présuppose une bonne tenue commerciale, purement
imaginaire, de la production en langue française... Pour autant qu’on parle de
littérature, il n’existe nulle part un commerçant nommé « public » passant
commande de sa fiction à un fournisseur et payant à la livraison. À ce compte,
un certain Guy des Cars, qui a sans doute vendu plus de livres que Jean-Paul
Sartre et Albert Camus réunis, serait le plus grand romancier français du XXe
siècle. Dès lors que la trace est l’enjeu, ce sont les textes qui créent le
public, et non l’inverse. Stendhal met en évidence ce pari sur la durée
lorsque, comparant l’écriture de son roman Le Rouge et le Noir à l’achat d’un
billet de loterie, il conclut : « Le gros lot se réduit à ceci : être lu en
1935. »
À quoi il faut ajouter que le risque pour un texte de tomber dans
l’oubli est beaucoup plus faible en 2017 que du temps de Stendhal. Tout pouvant
être traduit, il importe peu que l’on écrive pour un milliard de Chinois, onze
millions de Grecs ou quatorze millions de Sénégalais. Le seul danger ici serait
de n’être à l’écoute que des langues les plus parlées, comme l’anglais ou
l’espagnol. Des amis et moi-même avons voulu montrer, en lançant aux éditions
Zulma le label Céytu, qu’au rendez-vous des cultures toutes les voix ont une
égale dignité. Cette collection a en effet pour vocation de traduire en wolof
des titres majeurs de la littérature universelle.
L’Afrique est le continent où l’écart entre les auteurs et leurs
compatriotes est le plus grand. On en est même venu à douter de l’aptitude de
ses langues à la création littéraire. Un tel préjugé est plus répandu qu’on ne
croit. En témoigne la mésaventure d’un jeune et brillant chercheur sénégalais
occupé à démontrer dans sa thèse que les fictions en kikuyu ou en wolof ne
sauraient être que linéaires et leurs intrigues sans surprises, et qui dut
complètement changer d’avis en lisant mon roman Doomi Golo, puis Mbaam Aakimoo,
de Cheik Aliou Ndao. Ces deux ouvrages font partie d’une riche production en
wolof qui ne se porte pas moins bien que sa sœur francophone, pourtant plus
présente dans les médias et en librairie.
De telles avancées n’ont pas pu être réalisées à partir de rien. Le
scientifique et historien sénégalais Cheikh Anta Diop, nourri dans son enfance
de la poésie wolofal — c’est-à-dire le wolof transcrit avec l’alphabet arabe —
de Serigne Mor Kayré et Serigne Moussa Kâ, a réussi à faire le lien entre eux
et les intellectuels occidentalisés. C’est à leurs écrits qu’il pense lorsque,
en 1948, il exhorte les Africains à ne plus se résigner au viol de leur
imaginaire. De Cheikh Anta Diop, on peut dire qu’il a été prophète en son pays,
puisque tout ce qui s’y fait dans le domaine des langues nationales résulte de
ses travaux. C’est aussi de lui que se réclame la linguiste Arame Fal, à qui
l’on doit les publications scientifiques si utiles pour l’enseignement du
wolof, en particulier dans le supérieur. L’université Gaston-Berger de
Saint-Louis s’y est mise bien plus récemment que celle de Dakar, mais elle a
innové en se concentrant sur la prose en pulaar et en wolof.
Ce serait toutefois aller trop vite en besogne que de parler de
libération culturelle. L’évolution constatée ne résulte pas d’un quelconque
patriotisme linguistique. Les militants qui essaient de suppléer aux
défaillances de l’État oscillent sans cesse entre un optimisme quelque peu
forcé et un profond découragement. De fait, l’élite sénégalaise continue à respecter
et à aimer d’un amour sincère le français, seule langue officielle — la
Constitution exige d’ailleurs sa maîtrise pour tout candidat à la présidence de
la République ! Abondante et de qualité, la création en pulaar, sérère et wolof
reste si invisible que, pour tout le monde, on ne peut être écrivain qu’en
langue française. En réalité, seul l’effondrement du système éducatif a pu
ouvrir une brèche telle que, pour paraphraser Cheikh Anta Diop, le pays peut
basculer à tout moment sur la pente de son destin linguistique.
Les textes appelés à rendre possible cette révolution culturelle sont
en train d’être conçus dans l’ombre par des auteurs peu intéressés par le
miroir aux alouettes d’une réception immédiate. Le Sud-Africain J. M. Coetzee,
qui n’est certainement pas ce qu’on pourrait appeler un militant des langues
africaines, nous conduit pourtant dans Elizabeth Costello à l’exact point de
jonction entre l’esthétique et le politique. L’une des nouvelles de l’ouvrage,
intitulée « Le roman en Afrique », met en scène Emmanuel Egudu, écrivain
nigérian plutôt vaniteux, qui se fait sèchement remettre à sa place par
l’héroïne : « Le roman anglais, lui dit-elle, est avant tout écrit par les
Anglais pour les Anglais. C’est son essence même, c’est ce qui fait que l’on
parle du roman anglais. Le roman russe est écrit par les Russes pour les
Russes. Le roman africain, lui, est écrit par les Africains, mais il ne
s’adresse pas aux Africains. Certes, les romanciers africains parlent de
l’Afrique, décrivent des expériences africaines, mais j’ai l’impression qu’ils
sentent tout le temps par-dessus leur épaule le regard des étrangers en train
de lire leur texte. Que cela leur plaise au non, ils se sont résignés au rôle
d’interprètes ; ils expliquent l’Afrique. Or comment un romancier peut-il
explorer un univers humain dans toute sa profondeur s’il lui faut mobiliser
autant d’énergie pour l’expliquer à des étrangers ? »
Ce que Coetzee nous rappelle ici, c’est que l’écrivain reçoit sa
langue en héritage et, à force de vouloir la plier à sa volonté, la recrée sans
cesse. De proche en proche, il change ainsi l’idée qu’une nation se fait
d’elle-même, au point de la réinventer. Cela suppose au départ une intimité
absolue avec le dire de la société : nous ne parlons pas notre langue
maternelle, nous n’en sommes que l’écho. Que peut-il bien se passer, en effet,
dans la tête d’un auteur qui travaille avec des mots qu’il n’entend jamais
autour de lui, pas même de sa propre bouche ? Il se prive d’une certaine
richesse sonore née de la tension entre une parole vivante et les termes
inertes du dictionnaire. Cela pourrait bien expliquer le manque de naturel,
souvent déploré, d’une littérature afro-française qui, paradoxalement, n’est ni
africaine ni française. Habiter cet entre-deux-langues suscite un mal-être en
quelque sorte structurant, dans la mesure où il est à l’origine de bien des
révolutions formelles en littérature africaine ; cela explique aussi un projet
comme celui du Malien Massa Makan Diabaté, qui se faisait fort de « violer la
langue française pour lui faire des petits bâtards ».
Mais quelques auteurs de génie ne peuvent à eux seuls nous masquer le
manque de caractère de cette littérature devenue peu à peu une vague commodité
stratégique pour Paris. Fait unique, la France consent à financer entièrement
la littérature de ses ex-colonies parce qu’il lui faut bien tenir son rang,
surtout au moment où elle sent le sol se dérober sous ses pas.
Un tel système de domination, porté par la lourde machinerie
francophone, est pourtant en train de donner des signes d’essoufflement. La
greffe n’a pas pris, et on se rend compte d’un seul coup que la production
africaine d’expression française a toujours été, en définitive, une littérature
de transition. Au Sénégal, la littérature wolof pourrait se substituer à elle
plus tôt qu’on ne croit. Dans vingt ans ? Dans trente ans ? Peu importe : à
l’échelle de l’histoire, c’est à peine le temps d’un clin d’œil. Si c’est
devenu inéluctable dans ce pays francophile entre tous, c’est que, tôt ou tard,
il en sera de même partout ailleurs en Afrique.
En somme, rira bien qui écrira le dernier…
Boubacar Boris Diop
Écrivain et essayiste, professeur invité à l’Université américaine du
Nigeria. Auteur de Murambi, le livre des ossements (Zulma, Paris, 2011) et de
Doomi Golo (Papyrus Afrique, Dakar, 2003)
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